Le voyage de Simon Morley, Jack Finney
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Un masque de chirurgien sur la bouche, il vaporisait une pellicule couleur chair sur une photo de pin-up en maillot de bain trouvée dans Life. L’opération avait pour but de faire disparaître le maillot et de laisser la fille nue, à l’exception d’un large ruban oblique tendu entre l’épaule et la taille et portant l’inscription MISS BUREAUTIQUE. Du jour où il en avait eu l’idée, Vince avait fait de ces trucages son passe-temps favori pendant les heures de bureau ; l’image retouchée irait s’ajouter à toutes celles qu’il avait déjà punaisées au tableau d’affichage du service artistique, tableau auquel Maureen, dix-neuf ans, exécutante et messagère de l’agence, refusait de jeter ne serait-ce qu’un regard, malgré nos encouragements répétés.
(…)
Un jour comme les autres, donc ; un vendredi. Il restait vingt minutes avant le déjeuner, cinq heures avant le début du week-end, dix mois avant les vacances, trente-sept ans avant la retraite.
(…)
J’ai toujours été attiré par les vieilles photographies, sans bien m’expliquer cette fascination. Mais peut-être est-il inutile que je m’explique ; peut-être comprenez-vous fort bien ce que je sous-entends. Je veux parler de l’émerveillement qu’on ressent en contemplant ces vêtements surannés, ces perspectives disparues. En songeant que tout cela a jadis existé. Que ces visages, ces objets perdus ont réellement renvoyé la lumière vers la plaque sensible. Que ces gens ont réellement existé, qu’ils ont souri pour de vrai à l’appareil photo. On aurait pu faire irruption au milieu de la scène, toucher ces gens, leur adresser la parole. On aurait pu pénétrer dans tel ou tel bâtiment étrange et démodé, et voir ce qu’on ne pourra plus jamais voir : ce qui se trouve juste derrière la porte.
L’émerveillement est encore plus fort avec ces vieilles vues stéréoscopiques, ces paires de photographies presque mais pas tout à fait identiques qui, montées côte à côte sur un carton rigide et regardées à travers les lentilles du stéréoscope, vous donnent une miraculeuse impression de relief. Pas étonnant que le pays tout entier s’en soit entiché à une époque : les bons clichés, ceux qui sont vraiment nets, paraissent tellement réels ! Insérez un carton, faites le point et c’est un tableau du passé — auquel les trois dimensions confèrent un réalisme saisissant — qui vous saute alors à la figure.
Et pour moi, c’est là que l’envoûtement devient intense. En effet, c’est là qu’on perçoit vraiment l’instant suspendu, tellement présent que, si l’on regarde avec suffisamment d’attention, on a le sentiment que la vie fixée sur la photo va reprendre son cours. Que là, au premier plan, ce sabot de cheval incroyablement net ne peut que frapper le pavé solide, concret ; que les roues du fiacre vont se remettre à tourner, que cette jeune fille va se rapprocher et cet homme sortir peu à peu du cadre. L’impression de saisir la réalité infiniment évocatrice de cet instant évanoui, de pouvoir déceler un mouvement a priori imperceptible pourvu qu’on observe assez longtemps la scène, voilà la réponse à la question que Kate m’a posée plus d’une fois : « Comment peux-tu rester aussi longtemps sans bouger à regarder inlassablement la même photo ? »
(…)
— Cela signifie que nous nous trompons sur la véritable nature du passé, du présent et de l’avenir. Nous croyons le passé envolé, l’avenir encore inexistant ; pour nous, seul le présent existe. Parce que c’est le seul que nous puissions voir. (…) Einstein l’a dit lui-même. Pour lui, nous sommes les passagers d’une barque sans rames dérivant au fil d’un cours d’eau sinueux. Autour de nous, nous ne voyons que le présent. Quant au passé, il nous est dissimulé par les méandres de la rivière. Mais il n’en est pas moins là.
— D’accord, mais faut-il prendre cette déclaration au pied de la lettre ? Peut-être sous-entendait-il seulement que…
— Einstein ne sous-entendait jamais rien. En affirmant que la lumière avait un poids, il voulait dire que les rayons de soleil qui frappent un champ de blé pèsent en réalité plusieurs tonnes. Et maintenant qu’on les a mesurés, on sait que c’est vrai. Ce qu’il disait, c’est que l’énergie formidable assurant la cohésion de l’atome pouvait être libérée d’un seul coup. Il ne se trompait pas, et sa découverte a changé le cours de l’histoire. De la même façon, quand il parlait du temps, il pensait vraiment ce qu’il disait : derrière la courbure de la rive, au-delà des méandres, le passé existe réellement. Il est bel et bien là. (…) Je suis physicien. Spécialisé dans la théorie et détaché de Harvard. Le modeste prolongement que j’ai apporté à la grandiose théorie d’Einstein, c’est… qu’on doit pouvoir descendre de la barque, poser le pied sur la rive et de là repartir en arrière, vers les méandres qu’elle a dépassés. »
(…)
— Repartir en arrière ? Comment ça ?
(…)
— Quel jour sommes-nous ? m’a-t-il demandé subitement.
— Jeudi.
— Mais quelle est la date d’aujourd’hui ?
— Le… le 26, non ?
— C’est à vous de me le dire.
— De quel mois ?
— Novembre.
— Quelle année ?
Je le lui ai dit, un petit sourire aux lèvres.
— Comment le savez-vous ?
(…)
— J’ignore ce que vous voulez m’entendre dire.
— Alors je vais répondre à votre place. Pourquoi savez-vous en quelle année nous sommes, quel jour et quel mois ? Pour des millions de raisons – littéralement des millions : parce que la couverture sous laquelle vous vous êtes réveillé ce matin est au moins en partie synthétique. Parce qu’il y a sans doute chez vous une boîte pourvue d’un interrupteur ; basculez celui-ci, et vous verrez apparaître, sur la face avant de la boîte, des visages humains qui vous débiteront des âneries. Parce que des feux rouges ou verts vous ont signalé le moment de traverser la rue quand vous êtes venu jusqu’ici ce matin. Parce que la semelle synthétique de vos chaussures durera plus longtemps que le cuir.
— Parce que, quand ce camion de pompiers est passé à côté de vous, ce matin, vous avez entendu un coup d’avertisseur et non une sirène ; parce que les adolescents que vous avez rencontrés étaient vêtus de telle ou telle manière, et parce que vous et le Noir que vous avez croisé avez échangé un regard méfiant que vous avez tous deux cherché à dissimuler. Parce que la une du Times était composée de telle ou telle manière ce matin, configuration qui ne s’était encore jamais présentée et qui ne se reproduira jamais. Et parce que des millions et des millions de faits similaires vous accompagneront tout au long de la journée.
— La plupart de ces détails n’auraient pu exister avant le XXe siècle ; quelques-uns ne sont possibles que dans sa seconde moitié. Un certain nombre appartiennent en propre à la présente décennie, d’autres à cette année-ci seulement, d’autres encore à ce mois de novembre ; quelques-uns enfin à la seule journée d’aujourd’hui. Simon, vous êtes entouré d’une quantité proprement illimitée de données qui vous lient à ce siècle, cette année, ce mois, ce jour et ce moment précis comme autant de milliards de fils invisibles.
(…)
— Et là-dedans se trouvent des millions d’autres fils invisibles. Par exemple, vous savez qui est actuellement président des États-Unis. Vous savez que Frank Sinatra est en âge d’être grand-père. Qu’il n’y a plus de bisons en liberté dans les prairies de l’Ouest et que, de l’avis général, l’empereur Guillaume ne représente plus de réelle menace. Que nos pièces de monnaie ne sont plus en argent mais en cuivre. Qu’Ernest Hemingway est mort, qu’il y a de plus en plus d’objets en matière plastique et que la vie n’est pas plus belle avec Coca-Cola. La liste est sans fin, et tous ces éléments font partie de votre conscience comme de la conscience consensuelle. Ils vous lient comme nous tous au jour présent, à l’instant où leur combinaison – et cette combinaison seule – est possible. Vous n’y échappez jamais, et je vais vous montrer pourquoi.
(…)
Je m’y suis efforcé. J’ai contemplé fixement des milliers de fenêtres s’ouvrant dans des centaines de façades noircies par la suie, avant de baisser les yeux sur des rues où serpentait une succession quasi ininterrompue de voitures. J’ai essayé de ramener le tout en arrière, de voir à la place un paysage champêtre, d’imaginer un homme en chaussures à boucles et en perruque poudrée arpentant seul une route de campagne poussiéreuse qu’on en était venu à appeler parce qu’elle était plus large que les autres. Mais je n’y suis pas arrivé.
Jack Finney, Le voyage de Simon Morley, 1993
Texte à rédiger
Air Tubes is a 22nd-century gadget that helps the user breathe underwater.
Creates a black hole or white hole, depending upon what pen is used. The purpose of these pens is to help users avoid carrying heavy loads and getting exhausted over a long distance by storing the loads in the black hole and retrieving them to their destination through the white hole afterward.
The Blackhole Pen and Whitehole Pen are based on two astronomical phenomena, black holes and white holes, respectively; hence their names. A black hole sucks in anything close to it with its massive gravitational force, whereas a white hole pushes anything away from it, essentially the opposite of a black hole. Unlike black holes, white holes remain a theoretical concept in physics. The Blackhole Pen and Whitehole Pen practically harness the same gravitational power.
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