La peinture comme machine temporelle

La disparition du futur — Mark Fisher et Franco « Bifo » Berardi

Pendant une grande partie du XXe siècle, le futur a été associé à la promesse d’un monde radicalement différent. Le développement des sciences et des technologies, les transformations politiques, les avant-gardes artistiques et les utopies sociales semblaient annoncer une rupture avec le passé. L’avenir ne représentait pas simplement ce qui viendrait après le présent, mais la possibilité d’une transformation profonde des conditions d’existence. Cette confiance dans le progrès traversait des idéologies pourtant opposées, depuis les ambitions révolutionnaires du communisme jusqu’aux promesses de prospérité du capitalisme industriel. Malgré leurs divergences, ces visions partageaient la conviction que le monde de demain serait fondamentalement différent de celui d’aujourd’hui.

Dans After the Future (2011), le philosophe italien Franco « Bifo » Berardi s’intéresse à l’épuisement de cette conception du futur. Il ne s’agit évidemment pas de suggérer que le temps aurait cessé d’avancer, mais que notre manière d’envisager l’avenir s’est profondément transformée. Le futur dont parle Berardi est avant tout une construction culturelle et psychologique, liée à l’expérience historique de la modernité. Il désigne cette attente collective d’un progrès continu, cette conviction que les générations suivantes connaîtraient un monde plus développé, plus libre ou plus prospère. Selon lui, cette représentation commence à s’effriter à partir des années 1970, lorsque les promesses de la modernité se heurtent aux crises économiques, à la restructuration du capitalisme et à la disparition progressive des grands horizons révolutionnaires.

Cette transformation ne signifie pas que le progrès technologique se serait interrompu. Au contraire, les dernières décennies ont été marquées par une accélération considérable des innovations, notamment dans l’informatique, les télécommunications et l’automatisation. Mais cette accélération ne s’accompagne plus nécessairement de la conviction que la vie collective s’améliore. Berardi décrit un décalage croissant entre le développement des capacités techniques et l’expérience vécue des individus. Les technologies promettent de libérer du temps, mais s’accompagnent de nouvelles exigences de disponibilité et de productivité. La circulation toujours plus rapide de l’information ne garantit ni une meilleure compréhension du monde ni une plus grande capacité d’action. L’avenir demeure associé au changement, mais ce changement prend souvent la forme d’une adaptation permanente à des contraintes plutôt que celle d’une émancipation.

Berardi accorde une importance particulière aux conséquences psychiques de cette évolution. La précarisation du travail, l’intensification des rythmes de vie et la mise en concurrence des individus participent, selon lui, à un sentiment d’épuisement et d’impuissance. Le capitalisme contemporain ne se contente plus d’organiser la production matérielle. Il mobilise aussi l’attention, les émotions et les capacités cognitives. Dans ces conditions, imaginer un avenir différent devient difficile lorsque le présent exige déjà une disponibilité presque constante. La crise du futur apparaît ainsi liée à une transformation de notre expérience du temps, de plus en plus fragmenté, accéléré et occupé par les exigences immédiates.

Mark Fisher reprend explicitement cette réflexion dans Ghosts of My Life: Writings on Depression, Hauntology and Lost Futures (2014). Dans son essai « The Slow Cancellation of the Future », il cite Berardi et développe l’idée d’une lente annulation du futur, particulièrement perceptible dans les productions culturelles contemporaines. Fisher observe un paradoxe. Alors que les technologies et les modes de consommation se renouvellent sans cesse, la musique, le cinéma et les formes esthétiques semblent souvent revenir à des modèles déjà établis. Les décennies précédentes avaient été marquées par l’apparition de styles qui rendaient immédiatement perceptible le passage du temps. Certaines musiques des années 1980 ou 1990 auraient paru presque inimaginables vingt ans auparavant. Fisher se demande si une production musicale contemporaine provoquerait encore un tel sentiment d’étrangeté si elle était transportée dans le passé.

Cette impression de stagnation ne signifie pas que toute innovation aurait disparu. Fisher s’intéresse plutôt à la difficulté de produire des formes culturelles capables de rompre avec les références héritées du XXe siècle. Les styles anciens reviennent continuellement, se recomposent et circulent sous de nouvelles formes, jusqu’à rendre les époques parfois difficiles à distinguer. Le passé devient une réserve presque inépuisable de signes esthétiques, tandis que le futur semble perdre sa capacité à produire des images véritablement inconnues. La nouveauté technique peut alors coexister avec une profonde familiarité culturelle.

Cette analyse prolonge la notion de réalisme capitaliste développée par Fisher dans son ouvrage éponyme de 2009. Le capitalisme y apparaît comme un système devenu si dominant qu’il semble plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin de son organisation économique. La disparition du futur ne correspond donc pas seulement à une crise de la créativité ou à un sentiment nostalgique. Elle possède une dimension politique. Lorsque les alternatives au présent deviennent difficiles à concevoir, le monde existant tend à apparaître comme le seul possible. L’avenir n’est plus nécessairement attendu comme une transformation collective, mais comme la prolongation d’un système auquel il faudrait continuellement s’adapter.

C’est dans ce contexte que Fisher reprend à Jacques Derrida la notion d’hantologie. Les productions culturelles peuvent être hantées non seulement par les formes du passé, mais aussi par les futurs que ce passé avait imaginés. Ses lost futures, ou futurs perdus, désignent ces possibilités historiques qui avaient semblé accessibles avant de disparaître de l’horizon collectif. Certaines musiques, certaines images ou certaines architectures conservent la trace de ces attentes abandonnées. Elles peuvent susciter une nostalgie singulière, qui ne porte pas exactement sur une époque révolue, mais sur les promesses d’avenir qui lui étaient associées.

Les imaginaires rétrofuturistes rendent cette expérience particulièrement sensible. Les représentations du XXIe siècle produites au milieu du XXe siècle témoignent d’une époque où l’avenir semblait encore pouvoir prendre des formes radicalement nouvelles. Villes spatiales, architectures expérimentales, automatisation des tâches quotidiennes et nouvelles manières d’habiter le monde composaient des visions parfois naïves, parfois inquiétantes, mais rarement identiques au présent qui les avait produites. Aujourd’hui, ces images nous apparaissent à la fois anciennes et étrangement étrangères. Elles appartiennent à notre histoire, mais représentent des futurs que nous n’avons jamais connus. Leur caractère désuet ne provient pas seulement de leurs formes esthétiques. Il tient aussi à la distance qui nous sépare désormais des attentes dont elles étaient porteuses.

Il serait pourtant réducteur de considérer cette disparition du futur comme la simple conséquence d’une nostalgie pour le XXe siècle. Berardi comme Fisher interrogent les conditions historiques qui ont rendu certaines formes d’espoir moins accessibles. Le futur moderne était lui-même traversé de contradictions, d’exclusions et de promesses qui n’ont jamais été partagées par tous. Les visions technologiques les plus enthousiastes pouvaient coexister avec les violences coloniales, les inégalités sociales ou la menace nucléaire. Il ne s’agit donc pas nécessairement de regretter un âge d’or disparu, mais de comprendre pourquoi la possibilité même d’un monde différent semble aujourd’hui s’être affaiblie.

Il existe une différence importante entre ne plus croire à un avenir meilleur et ne plus parvenir à imaginer un avenir différent. La première attitude relève d’une perte d’optimisme, tandis que la seconde touche à notre capacité de concevoir des possibilités historiques. C’est cette seconde difficulté qui traverse les réflexions de Berardi et de Fisher. Nous continuons de produire des scénarios sur le futur, souvent marqués par les catastrophes écologiques, les crises politiques ou les bouleversements technologiques. Mais ces scénarios prennent fréquemment la forme d’une aggravation du présent plutôt que celle d’une véritable alternative. Le futur reste omniprésent dans nos préoccupations, tout en paraissant de moins en moins ouvert.

La disparition du futur ne signifie peut-être pas que toutes les possibilités ont été épuisées, mais que les conditions permettant de les imaginer collectivement se sont transformées. Les futurs abandonnés ne constituent pas nécessairement des projets qu’il faudrait reprendre tels quels. Ils rappellent néanmoins que d’autres devenirs ont été envisagés, parfois avec une confiance aujourd’hui difficile à retrouver. Entre l’accélération permanente des changements et l’impression que rien de fondamental ne peut changer, notre époque entretient un rapport paradoxal à l’avenir. Le temps continue d’avancer, mais le présent semble parfois se prolonger indéfiniment, comme si nous étions entrés dans le futur sans parvenir à quitter le monde qui l’avait imaginé.

Franco « Bifo » Berardi, After the Future, Oakland, AK Press, 2011.

Mark Fisher, Capitalist Realism: Is There No Alternative?, Winchester, Zero Books, 2009.

Mark Fisher, Ghosts of My Life: Writings on Depression, Hauntology and Lost Futures, Winchester, Zero Books, 2014.

Jacques Derrida, Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale, Paris, Galilée, 1993.