Hauntologie — de Shakespeare à Marx, Derrida et Fisher
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Dans Hamlet de William Shakespeare, le spectre du roi défunt apparaît à son fils pour lui révéler les circonstances de son assassinat et lui demander vengeance. Le passé, qui devrait appartenir aux morts, fait irruption dans le présent pour réclamer justice. C’est à la suite de cette rencontre qu’Hamlet prononce la célèbre formule « The time is out of joint », que l’on peut traduire par « Le temps est hors de ses gonds ». Le spectre incarne une injustice qui n’a pas été réparée et dont les conséquences continuent de peser sur les vivants. Il rend visible quelque chose qui aurait dû disparaître, mais qui demeure actif. Hamlet se trouve ainsi chargé d’une responsabilité qu’il n’a pas choisie, celle de répondre d’un événement survenu avant lui, dont il hérite malgré lui.
Deux siècles et demi plus tard, Karl Marx et Friedrich Engels ouvrent le Manifeste du parti communiste (1848) par une autre apparition spectrale. « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. » Cette fois, le spectre ne semble plus provenir du passé, mais de l’avenir. Le communisme est encore une possibilité historique, un mouvement révolutionnaire dont les ambitions ne se sont pas réalisées, mais qui exerce déjà une influence sur les puissances européennes cherchant à le combattre. Il existe comme une menace pour l’ordre établi, avant même de s’être constitué en un nouvel ordre politique. Le spectre désigne alors quelque chose qui n’est pas encore advenu, mais dont la possibilité suffit à transformer le présent.
Dans Spectres de Marx (1993), Jacques Derrida fait dialoguer ces deux apparitions. Il revient à plusieurs reprises sur Hamlet, et particulièrement sur cette formule du temps « hors de ses gonds », pour interroger ce que signifie hériter d’un passé qui continue de nous réclamer quelque chose. Le spectre du père d’Hamlet ne revient pas simplement rappeler un événement oublié. Il adresse une injonction au vivant, qui doit désormais répondre d’une injustice dont il n’est pas lui-même responsable. Cette relation entre hantise, héritage et justice devient centrale chez Derrida. Nous ne sommes jamais entièrement libres de ce qui nous précède, pas plus que nous ne pouvons nous soustraire aux conséquences de ce que nous transmettons à ceux qui viendront après nous. Le temps est disloqué parce que le présent ne peut être séparé ni des morts ni de ceux qui ne sont pas encore nés.
L’ouvrage paraît quelques années après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, dans un contexte marqué par l’idée d’une victoire définitive du capitalisme libéral. La disparition des régimes communistes est alors parfois interprétée comme la preuve de l’échec du communisme lui-même, voire comme l’aboutissement de l’histoire, selon la thèse de la « fin de l’histoire » popularisée par Francis Fukuyama. Derrida remet en question cette prétendue clôture historique. Peut-on réellement considérer Marx comme appartenant à un passé révolu, alors que les contradictions du capitalisme, les inégalités et les rapports d’exploitation qu’il avait analysés persistent ? Le spectre de Marx revient précisément au moment où l’on proclame sa disparition. Comme le père d’Hamlet, il rappelle aux vivants qu’une injustice demeure et que quelque chose reste à accomplir.
La question se complique lorsqu’on distingue l’histoire des régimes communistes de la promesse d’émancipation portée par la pensée marxiste. Si les expériences politiques du XXe siècle ont échoué à réaliser leurs ambitions, faut-il en conclure que le communisme lui-même a échoué, ou qu’il n’est jamais véritablement advenu ? Cette seconde interprétation, défendue sous différentes formes par certains penseurs marxistes, envisage le communisme comme un horizon historique encore ouvert, une possibilité qui demeure en attente de réalisation. Derrida ne cherche pas pour autant à réhabiliter un modèle politique déterminé, ni à annoncer l’avènement inévitable d’un communisme authentique. Il s’intéresse davantage à ce qui subsiste de la promesse marxiste au-delà de ses incarnations historiques, à cette exigence de justice et d’émancipation qui continue de hanter un monde persuadé d’en avoir fini avec elle.
Le spectre devient ainsi une figure permettant de remettre en question notre conception habituelle du temps et de la présence. Ni entièrement présent ni simplement absent, ni vivant ni mort, il échappe aux oppositions sur lesquelles repose traditionnellement l’ontologie. Derrida forge le terme d’hantologie, qui fait entendre le mot ontologie tout en le déplaçant vers la question de la hantise. Le présent ne serait jamais parfaitement contemporain de lui-même. Il demeure traversé par des héritages, des dettes et des possibilités qui ne se laissent pas enfermer dans une succession chronologique stable. Ce qui a disparu continue d’agir, tandis que ce qui n’a pas encore existé peut déjà exercer une influence. Le spectre révèle ainsi la fragilité de tout présent qui prétendrait constituer un état définitif du monde.
Cette réflexion trouve un prolongement dans les écrits de Mark Fisher, notamment dans Ghosts of My Life: Writings on Depression, Hauntology and Lost Futures (2014). Fisher reprend l’hantologie pour analyser les formes culturelles contemporaines, particulièrement dans la musique, le cinéma et les images, où persistent les traces de futurs autrefois imaginés. Ses lost futures, ou futurs perdus, désignent des possibilités historiques qui avaient été anticipées, espérées ou promises, mais qui ne se sont jamais réalisées. Chez Fisher, cette disparition des futurs possibles est étroitement liée à la domination du réalisme capitaliste, cette impression qu’aucune alternative au système économique actuel ne serait désormais envisageable. Le capitalisme ne se présente plus simplement comme un système parmi d’autres, mais comme l’horizon indépassable de notre époque.
Dans cette perspective, les spectres ne sont pas seulement les vestiges nostalgiques d’un passé disparu. Ils témoignent aussi de possibilités qui ont été abandonnées ou rendues impensables. Les imaginaires rétrofuturistes en offrent un exemple particulièrement sensible. Une illustration des années 1960 représentant la vie au XXIe siècle appartient aujourd’hui au passé, mais elle représente un avenir qui n’a jamais existé. Ses architectures, ses technologies et ses modes de vie imaginaires conservent la trace d’un futur autrefois possible. Regarder cette image aujourd’hui, c’est se trouver face à un document historique qui contient la représentation d’un monde qui n’a jamais eu lieu. Ce futur appartient désormais à notre passé sans avoir jamais été notre présent.
Il est troublant de penser que nous habitons peut-être un présent peuplé de tous ces mondes qui auraient pu exister. Les futurs imaginés autrefois ne disparaissent pas nécessairement lorsque le temps leur donne tort. Ils peuvent continuer à nous accompagner, parfois sous la forme d’une nostalgie pour une époque que nous n’avons jamais connue, parfois comme le sentiment plus difficile à définir que quelque chose nous a été retiré. Ce qui nous hante n’est alors pas seulement le souvenir de ce qui a existé, mais aussi celui de ce qui aurait pu être.
À une époque où le capitalisme semble avoir rendu ses propres alternatives presque inimaginables, ces futurs abandonnés témoignent d’un temps où le monde pouvait encore être envisagé autrement. Mais peut-on réellement considérer ces possibilités comme définitivement perdues ? Certaines appartiennent sans doute à des circonstances historiques qui ne reviendront plus, tandis que d’autres pourraient encore trouver des formes de réalisation que nous ne savons pas imaginer. Le présent apparaît alors moins comme l’aboutissement nécessaire de l’histoire que comme l’une de ses nombreuses possibilités, celle qui s’est réalisée parmi toutes celles qui demeurent inaccomplies. Les spectres de ces autres mondes continuent de l’habiter, rappelant que ce qui existe aujourd’hui n’épuise ni ce qui aurait pu exister, ni ce qui pourrait encore advenir.
William Shakespeare, Hamlet, vers 1600-1601, acte I, scène 5.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, 1848.
Jacques Derrida, Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale, Paris, Galilée, 1993.
Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, 1992.
Mark Fisher, Ghosts of My Life: Writings on Depression, Hauntology and Lost Futures, Winchester, Zero Books, 2014.
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