La Mine aux Images de L'Histoire sans fin, Michael Ende
Le mineur écouta la voix qui s'adressait à lui.
— Tu ne t'es pas trompé, murmura-t-il. Mais parle doucement, sinon mes images vont se briser.
(…)
— Je suis Yor, on m'appelle le mineur aveugle. Mais je ne suis aveugle qu'à la lumière. Pendant le jour, quand je suis dans ma mine où règne une obscurité totale, je peux voir.
— De quel genre de mine s'agit-il?
— Elle s'appelle la fosse Minroud. C'est la Mine aux Images.
— La Mine aux Images? répéta Bastien, surpris, je n'ai encore jamais entendu parler de cela.
Yor semblait constamment tendre l'oreille.
— Et pourtant, murmura-t-il, elle est justement destinée à des gens comme toi. Des hommes qui ne peuvent plus trouver le chemin qui mène à l'Eau de la Vie.
— De quel genre d'images s'agit-il donc? voulut savoir Bastien.
Yor ferma les yeux et resta un moment silencieux. Bastien ne savait pas s'il devait ou non répéter sa question. Puis il entendit le mineur murmurer :
— Rien ne se perd dans le monde. N'as-tu jamais rêvé de quelque chose sans plus savoir ensuite en te réveillant de quoi il s'agissait?
— Si, répondit Bastien, souvent.
Yor hocha la tête d'un air pensif. Puis il se leva et fit signe à Bastien de le suivre. Avant qu'ils n'eussent quitté la cabane, il le saisit rudement par l'épaule et lui murmura dans l'oreille :
— Mais pas un mot, pas un bruit, compris? Ce que tu vas voir représente bien des années de travail. Le moindre bruit peut les détruire. Alors tais-toi et marche doucement!
Bastien acquiesça, et ils quittèrent la cabane. Derrière s'élevait une charpente d'extraction en bois sous laquelle un puits s'enfonçait à la verticale dans les profondeurs de la terre. Ils la dépassèrent et gagnèrent l'étendue de neige. C'est alors que Bastien vit les images, elles gisaient là, comme couchées dans de la soie blanche, semblables à de précieux joyaux.
C'étaient des tablettes d'une minceur extrême, dans une sorte de mica transparent et coloré, il y en avait de toutes tailles et de toutes formes, des rectangulaires et des rondes, certaines incomplètes, d'autres intactes, larges comme des vitraux d'églises ou petites comme des miniatures sur une tabatière. Elles étaient approximativement classées d'après la taille et la forme et alignées en rangées qui s'étendaient jusqu'à l'horizon dans la plaine blanche.
Les scènes représentées sur ces images étaient énigmatiques. Il y avait là des créatures déguisées qui semblaient flotter dans un grand nid d'oiseau, des ânes portant des toges de magistrats, il y avait des montres qui se liquéfiaient comme du fromage mou et des marionnettes debout sur des places désertes, éclairées d'une lumière acide. Il y avait des visages et des têtes entièrement composés d'animaux et d'autres qui formaient des paysages. Mais il y avait aussi des images très ordinaires, des hommes en train de faucher dans un champ de blé, des femmes assises sur un balcon. Il y avait des villages de montagne et des paysages de mer, des scènes de guerre et des représentations de cirque, des armes, des pièces et encore des visages, vieux et jeunes, sages et candides, sombres et gais, de Fous et de Rois. Il y avait là des images lugubres, des exécutions et des danses de mort, et d'autres très gaies : des jeunes dames à cheval sur un morse ou bien un nez qui marchait, salué par tous les passants.
Plus il se promenait le long de ces images et moins Bastien parvenait à comprendre de quoi il s'agissait. Une seule chose était claire : tout était représenté là-dessus, même si c'était en général selon un agencement bizarre.
Bastien passa de longues heures à parcourir les rangées de tablettes aux côtés de Yor, puis le crépuscule tomba sur la blanche étendue de neige. Ils regagnèrent la cabane. Quand ils eurent fermé la porte derrière eux, Yor demanda à voix basse :
— S'en trouvait-il une parmi elles que tu aies reconnue?
— Non, répondit Bastien.
Le mineur secoua la tête d'un air pensif.
— Pourquoi ? voulut savoir Bastien. Qu'est-ce que c'est que ces images?
— Ce sont les rêves oubliés du monde des hommes, expliqua Yor. Un rêve ne peut pas retourner au néant une fois qu'il a été rêvé. Mais si l'homme qui l'a rêvé ne s'en souvient pas, où est-il donc conservé ? Ici, chez nous, au Pays Fantastique, dans les profondeurs de notre sol. C'est là que les rêves oubliés sont entreposés, en fines, fines couches superposées. Plus on creuse profondément, plus il y en a épais. Le Pays Fantastique tout entier repose sur des rêves oubliés.
— Les miens sont-ils là également ? demanda Bastien en ouvrant de grands yeux.
Yor hocha la tête.
— Et tu penses que je dois les trouver? demanda encore Bastien.
— Au moins un. Un seul suffit, répondit Yor.
— Mais dans quel but? voulut savoir Bastien.
Le mineur tourna vers lui son visage qui n'était plus éclairé maintenant que par la lueur du petit feu dans la cheminée. Son regard d'aveugle traversait à nouveau Bastien pour se perdre dans le lointain.
— Écoute, Bastien Balthasar Bux, dit-il, je n'aime guère parler. Je préfère le silence. Mais, pour cette seule fois, je vais te répondre. Tu cherches l'Eau de la Vie. Tu voudrais être capable d'aimer, pour retrouver le chemin de ton monde. Aimer - c'est un mot! L'Eau de la Vie te demandera : qui? On ne peut pas aimer comme ça, n'importe comment et en général. Mais tu as tout oublié à l'exception de ton nom. Et si tu es incapable de répondre, tu n'auras pas le droit de boire. C'est pour cela que la seule chose qui puisse encore t'aider serait de retrouver un rêve oublié, une image qui te guiderait vers la source. Mais tu dois d'abord te défaire de la dernière chose que tu possèdes encore, c'est-à-dire toi-même. Et cela représente un travail dur et patient. Souviens-toi bien de mes paroles, car je ne les répéterai pas.
(…)
Puis il sortit et se promena dans la neige de la vaste plaine, parcourant les innombrables images. Il les considéra attentivement, l'une après l'autre, car il savait maintenant ce qui pour lui en dépendait, mais il ne put en découvrir aucune qui le touchât particulièrement de quelque manière. Elles lui étaient toutes parfaitement indifférentes.
Vers le soir, il vit Yor remonter du puits de la mine dans une benne. Il portait sur le dos, enchâssées dans un bâti, diverses grandes tablettes de ce mica extrêmement mince. Bastien l'accompagna en silence tandis qu'une fois encore il s'éloignait dans la plaine et couchait ses nouvelles trouvailles, avec les plus grandes précautions, à l'extrémité d'une rangée, dans la neige molle. L'une de ces images montrait un homme dont le buste était une cage à oiseau dans laquelle il y avait deux colombes. Une autre représentait une femme de pierre à cheval sur une grosse tortue. Sur une toute petite image, on reconnaissait simplement un papillon, dont les ailes portaient des taches en forme de lettres. Il y en avait encore quelques autres, mais aucune ne disait rien à Bastien.
Quand il fut de nouveau dans la cabane avec le mineur, il demanda :
— Qu'arrive-t-il aux images quand la neige fond?
— Ici, c'est toujours l'hiver, répondit Yor. Ce furent les seuls propos qu'ils échangèrent ce soir-là.
(…)
— A présent j'ai vu toutes les images, dit-il un soir. Il n'y en a aucune là-dedans qui soit pour moi.
— C'est fâcheux, répondit Yor.
— Que dois-je faire? demanda Bastien. Dois-je attendre les nouvelles images que tu remonteras?
Yor réfléchit un moment, puis secoua la tête.
— Moi, à ta place, murmura-t-il, je descendrais dans la fosse Minroud et je creuserais moi-même au front de taille.
(…)
Combien de temps dura ce pénible épisode, on ne saurait le dire, car ce n'est pas en jours ou en mois que se mesure une pareille besogne. En tout cas, le fait est qu'un soir Bastien rapporta une image qui sur-le-champ le bouleversa tellement qu'il dut se retenir pour ne pas pousser un cri de surprise et, ce faisant, tout détruire.
Sur la fragile tablette de mica – elle n'était pas très grande, à peu près du format d'une page de livre ordinaire – on voyait très nettement et distinctement un homme vêtu d'une blouse blanche. Il tenait dans une main un dentier en plâtre. Il était debout, là, et son attitude et l'expression muette et soucieuse de son visage saisirent Bastien au cœur. Mais ce qui le troubla le plus, c'était que l'homme était pris dans un bloc de glace limpide comme du verre. Une couche de glace impénétrable mais parfaitement transparente l'enrobait complètement.
Tandis que Bastien considérait l'image qui gisait devant lui dans la neige, cet homme qu'il ne connaissait pas fit naître en lui une sorte de nostalgie. C'était un sentiment qui venait de très loin, un peu à la manière d'un raz de marée, que l'on perçoit à peine au début, mais qui s'approche de plus en plus et se transforme finalement en une vague puissante, haute comme une maison, qui arrache et engloutit tout sur son passage. Bastien s'y noyait presque, l'air lui manquait. Son cœur lui faisait mal, il n'était pas assez grand pour cette immense nostalgie. Dans cette lame de fond sombra tout ce qui lui restait de souvenir de lui-même. Et il oublia la dernière chose qu'il possédait encore : son nom.
Jack Finney, Le voyage de Simon Morley, 1993
Texte à rédiger