La peinture comme machine temporelle

La Mystérieuse Flamme de la reine Loana, Umberto Eco


Dans La mystérieuse flamme de la reine Loana, Umberto Eco raconte l’histoire d’un homme, Yambo, qui perd la mémoire à la suite d’un accident. Il ne se souvient plus de sa vie personnelle — ni de son enfance, ni de ses proches, ni de son propre passé — mais conserve intacte une mémoire étrange : celle des livres, des images, des chansons, des fragments culturels accumulés au fil du temps.

Autrement dit, il ne se souvient plus de lui-même, mais il se souvient de tout ce qu’il a lu, vu et entendu.

Le roman suit alors une tentative de reconstruction. Yambo retourne dans la maison de son enfance, où sont conservés des cartons remplis de journaux, de bandes dessinées, de disques et de livres anciens. Il se met à fouiller ces archives personnelles dans l’espoir de retrouver quelque chose de plus intime, quelque chose qui lui permettrait de reconnecter ces images à sa propre vie.

Mais cette quête prend une forme inattendue. Au lieu de retrouver des souvenirs précis, Yambo est progressivement submergé par les images elles-mêmes.

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’un des passages les plus singuliers du livre : la vision de l’escalier.

Yambo se retrouve face à l’escalier de son ancien lycée. Un escalier blanc, monumental, qui monte vers l’entrée du bâtiment. Cette architecture, simple en apparence, devient soudain le théâtre d’une apparition. Les figures issues de sa mémoire visuelle commencent à descendre les marches, comme dans un défilé.

Les personnages ne viennent pas de sa vie réelle, mais de ses lectures et de ses images d’enfance : héros de bandes dessinées, figures de romans d’aventure, silhouettes issues de l’imagerie populaire du XXe siècle. Elles proviennent aussi d’autres registres visuels, beaucoup plus chargés historiquement : imagerie coloniale, représentations fascistes, iconographie religieuse. Autant de systèmes d’images qui ont structuré l’imaginaire visuel du XXe siècle, et qui coexistent ici avec les figures de la culture populaire.

Ce passage est important parce qu’il montre que la mémoire de Yambo ne fonctionne pas comme un récit continu. Elle ne revient pas sous forme d’histoire claire, mais sous forme d’images fragmentées, issues de sources différentes, qui se mélangent sans ordre apparent.

L’effet est étrange : des images provenant de contextes totalement différents semblent soudain appartenir au même monde.

Ce n’est ni tout à fait un collage, ni une narration classique. C’est plutôt une sorte de mise en scène, où l’escalier sert de structure stable, tandis que les figures qui l’habitent changent constamment.

Ce dispositif permet à Eco de montrer quelque chose de très simple, mais rarement représenté de cette manière : notre mémoire est faite d’images empruntées. Elle est composée de fragments venus de livres, de films, de bandes dessinées, de chansons — autant de sources extérieures qui finissent par se mêler à notre propre histoire.

Dans le cas de Yambo, cette mémoire est tout ce qui lui reste. Mais elle ne suffit pas à reconstruire une identité. Elle produit des visions, des enchaînements, des scènes, mais sans point d’ancrage personnel.

La « flamme » évoquée dans le titre du livre correspond justement à ce manque. Elle désigne ce souvenir central que Yambo cherche à retrouver — une image intime, liée à une émotion réelle, et non simplement à une accumulation de références culturelles.

L’escalier, dans ce contexte, apparaît comme un lieu de passage. Les images y défilent, s’y rassemblent, s’y affrontent, mais aucune ne parvient à s’imposer comme souvenir véritable.

Ce qui reste, finalement, ce n’est pas une réponse, mais une expérience : celle d’un esprit rempli d’images, incapable de distinguer ce qui lui appartient vraiment.


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)


Untitled (Vénus à la fourrure)