La peinture comme machine temporelle

Vaincre le temps, vaincre la mort - La leçon de Marcel Proust selon Roland Barthes


Extraits d'une émission de Robert Valette et Georges Gravier diffusée pour la première fois sur la Radiodiffusion Télévision Française (RTF) le 09.12.1963.


(...)

Il constate, devant le caractère en quelque sorte prestigieux de cette littérature qu’il lit, que lui, au fond, ne sait pas observer. Il constate qu’il ne sait observer que par intermittence, et seulement quand il peut comparer des choses entre elles, ou des êtres, ou des événements.

Et il décide de renoncer, avec beaucoup de tristesse mais avec lucidité, à toute littérature : il n’essaiera plus d’écrire, il ne poursuivra plus cette écriture.

Et par là même, il pourra s’adonner sans remords à la mondanité et à la frivolité.

Par conséquent, dans ce second acte, il y a une sorte d’acceptation totale du temps perdu, du fait que le temps est perdu, qu’il est consumé, et qu’il est irrécupérable.

Puis il y a le troisième acte, qu’on pourrait appeler l’acte de la félicité ou de la résurrection. Ayant donc décidé de s’adonner sans remords à la frivolité, le narrateur décide d’accepter une invitation qu’il a reçue pour une soirée chez les Guermantes.

Et au moment où il arrive à l’hôtel de Guermantes, il reçoit trois chocs, ou trois signes célèbres.

D’une part, en marchant sur des pavés mal équarris dans la cour des Guermantes, il a une sorte d’éblouissement, une sensation de félicité, parce qu’il retrouve exactement la sensation qu’il avait eue en marchant sur les dalles inégales du baptistère de Saint-Marc à Venise.

Deuxième choc : à un moment, un valet de chambre heurte une petite cuillère contre un verre, et ce bruit ressuscite en lui la sensation auditive d’un ouvrier des chemins de fer qui tapait avec son marteau sur les roues du train, à un arrêt de son voyage.

Et troisièmement, alors qu’on lui sert un verre d’orangeade, il s’essuie la bouche avec une serviette dont le degré de raideur fait surgir aussi en lui le souvenir d’une serviette de bain dont il s’était servi à son premier séjour à Balbec.

Et alors, ces trois chocs, ces trois chocs-souvenirs, lui font comprendre qu’il y a un bonheur total dans cette sorte de collusion du passé et du présent.

Et c’est là qu’on atteint cette notion essentiellement proustienne d’extra-temporalité : en conjoignant brusquement un fragment du passé et une sensation du présent, on sort en quelque sorte du temps. Le temps est vaincu, le temps est retrouvé.

Et cela produit dans le narrateur une félicité tellement forte et tellement importante qu’il n’hésite pas à la considérer comme une sorte de victoire sur la mort. Et c’est véritablement un sens profond, un sens fort de la vie, qui fait que la mort devient acceptable.

Et cette félicité est telle qu’elle rend bien entendu la décision que va prendre le narrateur absolument évidente : il n’hésite pas un instant. Il va renoncer à la frivolité, se confiner à une vie ascétique totale, et il va écrire.

Il va écrire parce que précisément l’écriture est le seul moyen — il le comprend tout de suite — d’entretenir en lui cette félicité, félicité qui réside au fond dans la collusion du souvenir et du présent.

(...)



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