La peinture comme machine temporelle

Les douze roses de l'apocalypse

Le temps du repos / Les douze roses de l'apocalypse

Tu n'es pas malheureux, tu es juste triste que la fête continue sans toi. Qu'après ta sortie la musique continue, que toutes ces choses, que t'as si bien connues, continuent d'exister malgré toi - au de-la de ton corps, de tes yeux, de ton odeur mortelle sur cette terre.

Oui, c'est triste, de se dire que tout continue, et que cela a duré si peu. Qu'à ta sortie la musique continue, que les gens continueront à danser, les verres à se vider, les mots à s'échanger.

Non, ce n'est pas triste, c'est juste une nostalgie de tous les futurs possibles qui te sont enlevés. Tu n'es plus futur, et ta forme, ton image humaine, doit maintenant se cristalliser dans une forme passée et finie.

Humain, souviens-toi que tes larmes sont toujours de joie. D'une joie contrainte, parce que tu aurais voulu en avoir tellement plus. D'une joie si mélancolique, nostalgique.

Mais oui, je suis jeune ! Et la fête ne vient que de commencer. Mais Dieu, il est déjà trop tard. Car je vous vois toutes et tous déjà morts, déjà en image figée. Je vous vois toutes et tous du futur. Et vous n'êtes plus qu'images.

Je suis nostalgique de ma jeunesse alors que je suis encore jeune. Et je vois tout déjà passé. C'est mon syndrome, ma maladie sublime.

Je vous regarde pour toujours, je ne m'arrêterai jamais. La fête se termine, mais je n'y suis pas allé. Derrière le rideau de la scène, peut-être une galerie commerçante, peut-être l'univers infini, mais je n'ai pas regardé. Je n'ai pas fait le geste d'aller voir - par paresse ou par résignation ? Je me dis que je préfère ne pas savoir pour m'excuser de ne pas être curieux. Je me dis que je préfère le mystère, et l'ignorance, parce que tout est tellement plus léger et tout reste possible.

Sur cette piste de danse vous êtes tous morts. Je vous regarde du futur. La lumière a l'air vieillie, la musique et les habits tellement démodés. Et vos gestes, si factices, comme un théâtre, une reconstruction d'une scène de l'époque victorienne, ou d'une soirée des années 70 où mes parents se seraient rencontrés et amusés comme plus jamais à nouveau.

Et cette boule à facettes, métavers du cosmos tout entier, avec ses images dans l'image, et les facettes du tout qui se réfléchissent sur nos visages et nos corps en transe par les substances et le bruit.

Je laisse couler ma dernière larme. Ma machine à préserver m'amène en voyage.

Des douze roses, qui organisent le temps, peut-être encore quelques-unes pourront encore fleurir. Mais je sais, mes chers amis et amies, que la rose c'est chacun de vous en moi. Douze roses pour l'apocalypse, douze roses pour le début, douze roses pour l'ennui, abstrait et absolu qui enrobe tout. Ta texture veloutée de vos pétales et la texture du temps. Cette surface est mon support, mon espace de sommeil, pour toujours.

Et je dois dire encore que je vous aime et que je vous ai beaucoup beaucoup aimés. Mais sales roses, salles rideaux du temps, derrière vous ?

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Je regarde encore cette boule à facettes et, par intermittences, à sa place, je vois une tête de mort. Est-ce l'image de ma tête dans deux mille ans, ou l'image de la mort ?

J'ai tout su, tout oublié, et me voilà ici. Dans une chambre moisie, où tout est poussière et moisi.

Oui, les images moisissent, comme des fruits trop murs, par l'intérieur. Un jaunissement du temps. Et il ne reste que quelques mots, métaliques, forgés en plomb il y a deux mille ans, et qui continuent à imprimer du noir sur la psyché. "a" minuscule, écrase-moi avec toute ta force. Marque-moi à chaud. Au moment de l'apocalypse, quand Saint Jean me regardera, il n'aura qu'à dire : "ah ! celui-là il vient des mots".


Moteurs du temps, arrêtez-vous, vous m'avez assez fait souffrir de votre rage. Vos ruages si grasses m'ont souillé de noir. L'univers est une imprimerie, ses bureaux sont les bureaux du temps, son empreinte, oh! Que je souffre de cette voix qui parle à ma place. Je suis un ouvrier, un imprimeur, dans une chaîne industrielle pour toujours, qui imprime la même page, encore et encore, pour tous les habitants et les villages du temps.

Derrière et devant moi il y a encore d'autres, nous formons la chaîne du temps.

On s'est trompés. On a pris l'existence pour un monde réel, les amis, ce n'était qu'un pamphlet d'imprimerie !

Toutes les images imprimées ont ceci de commun : la graisse et les empreintes d'un ouvrier de mains sales.

" a noir "

L'univers est une imprimerie. Le temps est le directeur. Nous sommes les ouvriers de mains sales, qui laissons nos traces sur les images et les pamphlets par millions. Les bureaux du temps, là, dans les archives, le mystère du temps. Son histoire, son début et sa faillite annoncée.